JAN MEIJER

Rien qu'à Amsterdam, l'annuaire du téléphone énumère une centaine de J.Meijer. Les initiales du prénom étant seules mentionnées, je ne puis affirmer avec certitude qu'on se trouve en présence d'une centaine de Jan Meijer, mais il est évident que les Pays-Bas comptent d'innombrables habitants de ce nom. Et pourtant quand ces trois syllabes sont prononcées dans quelque aéropage de Hollandais cultivés, on interroge aussitôt : Ah ! Comment va-t-il ? Est-ce qu'il habite toujours Dieudonné ? À quand sa prochaine exposition ?

C'est qu'il n'y a qu'un seul Jan Meijer qui échappe à la confusion homonymique et c'est celui dont nous parons ici. Il est né il y a près de soixante ans à Assen, capitale des vielles terres de le Drenthe formée d'un plateau ondoyant où des fouilles ont mis à jour à peu près les seuls témoignages de la préhistoire des Pays-Bas. Doit-on à cette circonstance l'intérêt de Jan pour l'archéologie et les antiquités ou le doit-on à ce don inné chez lui de discerner le vrai du faux, l'authenticité de l'imitation, l'inspiration du calcul ?

À la vérité, Jan Meijer apparaît soudain dans la vie artistique avec ses bagages de valeurs plastiques bouclés. Certes, il n'est pas comme par magie dessinateur et peintre, mais il semble être entré dans la vie avec un calendrier pictural. D'instinct, il connaît son programme, il sait où il va alors que ses tableaux s'apparentent parfois à une onde sensuelle spontanée parcourant une chair vivante. Un jet de peinture qu'il étale au couteau et cette lave s'écoule en lissant l'espace ouvert devant lui. Une clairvoyance de la finalité, c'est certain. Chez Jan Meijer, le hasard a des bases profondes, un rythme étudié minutieusement, des lois strictes…

Dès ses débuts, il connaît ses étapes et c'est sans doute la raison principale de sa solitude créatrice. Il passe à la lisière des mouvements artistiques de son temps – le décalage de la guerre, l'occupation, la captivité y ont contribué – et loin de rechercher à s'accrocher à la voiture de queue il prend un autre train sur une autre voie. Les descripteurs de l'art, parfois nommés historiens, soulignent les cas de cette espèce : Whistler face au réalisme, Odilon Redon entre l'impressionnisme et le symbolisme, Scipione devant le conformisme. La formation de Jan Meijer n'est pas celle d'un autodidacte car il travaille un temps avec le peintre graveur et typographe Hendrik Nicolaas Werkman dont l'œuvre oscille entre l'expression et l'abstraction, la liberté de création prenant finalement le pas sur théorie et les principes. Cette liberté de pensée et d'action sera sévèrement contrée sous l'occupation. Werkman est fusillé par les Allemands à quelques jours de la Libération des Pays-Bas en avril 1945. Jan Meijer a dix-huit ans.

Pendant longtemps, il sera le plus jeune dans les expositions de groupe et sa première exposition individuelle à l'âge de 21 ans, à la Galerie van Lier d'Amsterdam dénote que sa jeunesse est placée sous le signe de la contestation, et, fait plus significatif, de la déroute des normes conventionnelles, sous la bannière de la solitude. En revoyant dans son atelier des œuvres de ses débuts, mon esprit s'égara dans le souvenir de l'Homme approximatif de Tristan Tzara. Si Jan avait vu le jour vingt-cinq ans plus tôt il aurait été attiré par les états d'âme de Dada, cet art « sans pantoufles ni parallèles » ; dix ans plus tôt on l'aurait rencontré sur la route des abstraits calligraphiques issus de néo-plasticisme et de la géométrie rythmique ; cinq ans plus tôt et il aurait milité dans les rangs de Cobra en pourfendeur des tendances constructivistes. C'est en précisant les confins auxquels le jeune Jan se heurte qu'il est possible de rêver devant l'authenticité de sa vision. Le terrain étroit de la création sur lequel il manœuvre se découvre soudain parce que les limites que Jan Meijer s'impose deviennent intelligibles : l'expressionnisme de ses débuts est en somme plus hermétique que ses œuvres plus tardives faites au couteau à palette dans un rythme éperdu où la tension humaine se perçoit comme si la pâte seule était l'élément anecdotique, et la couleur ou l'Absence de couleurs intentées, la facture non de l'oeuvre mais de l'artiste qui dévoile ses motivations et ses pensées. Un tableau intitulé "Silence" ou "Souffle" n'est pas un enchevêtrement de formes plus ou moins bien organisées, mais des "respirations" de la couleur. Même dans la profusion de ses pâtes épaisses Jan Meijer garde le contrôle des larges mouvements qu'il imprime à la matière et l'équilibre reste déterminant. Cette vigueur contrôlée nous donne le spectacle superbe de la fierté, de l'orgueil des pâtes délivrées. La pression nerveuse est passée de l'artiste à la toile comme si elle avait changé de camp. Jan, délivré mais anéanti vient de mettre au monde la toile exacte qu'il avait en lui. Le regretté Hans Jaffé, professeur à l'Université d'Amsterdam, ancien conservateur du Stedelijk Muséum avait employé à propos de cette faculté de décrispation codée une expression déterminante « la peinture de Jan Meijer, a-t-il écrit dans une préface de catalogue, est un art prémédité ».

J'ai été témoin de ces élans explosifs et dévastateurs du peintre et pourtant, alors qu'il semblait improviser des bouleversements cycliques à larges ponctions de pâtes blanches et noires, sa main brutale et véhémente menait la lamelle d'acier qui lui sert de pinceau vers un dénouement pré-programmé. Jan Meijer a gravé de même les planches qui ont illustré les trente poèmes de mes "Oasis spontanées" d'après les peintures qu'il a réalisées sur ce thème, de même que dans douze grandes gravures en couleurs au carborundum il a suggéré, comme les station d'une passion, le dernier souffle de Socrate.

Pour cet album, où la sève de la création remplaçait le poison de la destruction, j'écrivis une préface. Pour Jan Meijer l'offrande est la joie de l'écorché vif. L'itinéraire le plus court entre la solitude et l'amitié. Chacun de ses tableaux est un don à une seule âme car l'artiste doit de dépouiller son être à petites doses de toutes les âmes qu'il porte en lui.

C'est à mon sens le secret le moins bien gardé de l'art de Jan Meijer : il est présent dans toutes ses créations plastiques « Voici le miroir / notre vieil ami/ notre vieil ennemi » disait Charles Plisnier. Peintre de ce temps, Meijer est cependant peu sensible à la scénographie conceptuelle faite de réseaux affectifs et lyriques, sans doute inconsciemment, de couleurs fortement nuancées. Par contre, la nudité de ses toiles, comme les terres de l'Oise où il vit, au roulis semblable à celles de son enfance dans la Drenthe est investie d'une force rayonnante, par un chromatisme aussi bien rigoureux que voluptueux.

Chez lui aucune sobriété, sa palette est une table d'une vibrante plasticité ; encore que cette fabuleuse somptuosité se traduise sur les toiles en un langage simple et direct. Le mouvement et la sensibilité esthétiques de Jan Meijer réclament et obtiennent la complicité des amateurs d'art d'aujourd'hui.

SADI DE GORTER
Romain Gary

Pierre Granville

Sadi de Gorter

JAN MEIJER

Rien qu'à Amsterdam, l'annuaire du téléphone énumère une centaine de J.Meijer. Les initiales du prénom étant seules mentionnées, je ne puis affirmer avec certitude qu'on se trouve en présence d'une centaine de Jan Meijer, mais il est évident que les Pays-Bas comptent d'innombrables habitants de ce nom. Et pourtant quand ces trois syllabes sont prononcées dans quelque aéropage de Hollandais cultivés, on interroge aussitôt : Ah ! Comment va-t-il ? Est-ce qu'il habite toujours Dieudonné ? À quand sa prochaine exposition ?

C'est qu'il n'y a qu'un seul Jan Meijer qui échappe à la confusion homonymique et c'est celui dont nous parons ici. Il est né il y a près de soixante ans à Assen, capitale des vielles terres de le Drenthe formée d'un plateau ondoyant où des fouilles ont mis à jour à peu près les seuls témoignages de la préhistoire des Pays-Bas. Doit-on à cette circonstance l'intérêt de Jan pour l'archéologie et les antiquités ou le doit-on à ce don inné chez lui de discerner le vrai du faux, l'authenticité de l'imitation, l'inspiration du calcul ?

À la vérité, Jan Meijer apparaît soudain dans la vie artistique avec ses bagages de valeurs plastiques bouclés. Certes, il n'est pas comme par magie dessinateur et peintre, mais il semble être entré dans la vie avec un calendrier pictural. D'instinct, il connaît son programme, il sait où il va alors que ses tableaux s'apparentent parfois à une onde sensuelle spontanée parcourant une chair vivante. Un jet de peinture qu'il étale au couteau et cette lave s'écoule en lissant l'espace ouvert devant lui. Une clairvoyance de la finalité, c'est certain. Chez Jan Meijer, le hasard a des bases profondes, un rythme étudié minutieusement, des lois strictes…

Dès ses débuts, il connaît ses étapes et c'est sans doute la raison principale de sa solitude créatrice. Il passe à la lisière des mouvements artistiques de son temps – le décalage de la guerre, l'occupation, la captivité y ont contribué – et loin de rechercher à s'accrocher à la voiture de queue il prend un autre train sur une autre voie. Les descripteurs de l'art, parfois nommés historiens, soulignent les cas de cette espèce : Whistler face au réalisme, Odilon Redon entre l'impressionnisme et le symbolisme, Scipione devant le conformisme. La formation de Jan Meijer n'est pas celle d'un autodidacte car il travaille un temps avec le peintre graveur et typographe Hendrik Nicolaas Werkman dont l'œuvre oscille entre l'expression et l'abstraction, la liberté de création prenant finalement le pas sur théorie et les principes. Cette liberté de pensée et d'action sera sévèrement contrée sous l'occupation. Werkman est fusillé par les Allemands à quelques jours de la Libération des Pays-Bas en avril 1945. Jan Meijer a dix-huit ans.

Pendant longtemps, il sera le plus jeune dans les expositions de groupe et sa première exposition individuelle à l'âge de 21 ans, à la Galerie van Lier d'Amsterdam dénote que sa jeunesse est placée sous le signe de la contestation, et, fait plus significatif, de la déroute des normes conventionnelles, sous la bannière de la solitude. En revoyant dans son atelier des œuvres de ses débuts, mon esprit s'égara dans le souvenir de l'Homme approximatif de Tristan Tzara. Si Jan avait vu le jour vingt-cinq ans plus tôt il aurait été attiré par les états d'âme de Dada, cet art « sans pantoufles ni parallèles » ; dix ans plus tôt on l'aurait rencontré sur la route des abstraits calligraphiques issus de néo-plasticisme et de la géométrie rythmique ; cinq ans plus tôt et il aurait milité dans les rangs de Cobra en pourfendeur des tendances constructivistes. C'est en précisant les confins auxquels le jeune Jan se heurte qu'il est possible de rêver devant l'authenticité de sa vision. Le terrain étroit de la création sur lequel il manœuvre se découvre soudain parce que les limites que Jan Meijer s'impose deviennent intelligibles : l'expressionnisme de ses débuts est en somme plus hermétique que ses œuvres plus tardives faites au couteau à palette dans un rythme éperdu où la tension humaine se perçoit comme si la pâte seule était l'élément anecdotique, et la couleur ou l'Absence de couleurs intentées, la facture non de l'oeuvre mais de l'artiste qui dévoile ses motivations et ses pensées. Un tableau intitulé "Silence" ou "Souffle" n'est pas un enchevêtrement de formes plus ou moins bien organisées, mais des "respirations" de la couleur. Même dans la profusion de ses pâtes épaisses Jan Meijer garde le contrôle des larges mouvements qu'il imprime à la matière et l'équilibre reste déterminant. Cette vigueur contrôlée nous donne le spectacle superbe de la fierté, de l'orgueil des pâtes délivrées. La pression nerveuse est passée de l'artiste à la toile comme si elle avait changé de camp. Jan, délivré mais anéanti vient de mettre au monde la toile exacte qu'il avait en lui. Le regretté Hans Jaffé, professeur à l'Université d'Amsterdam, ancien conservateur du Stedelijk Muséum avait employé à propos de cette faculté de décrispation codée une expression déterminante « la peinture de Jan Meijer, a-t-il écrit dans une préface de catalogue, est un art prémédité ».

J'ai été témoin de ces élans explosifs et dévastateurs du peintre et pourtant, alors qu'il semblait improviser des bouleversements cycliques à larges ponctions de pâtes blanches et noires, sa main brutale et véhémente menait la lamelle d'acier qui lui sert de pinceau vers un dénouement pré-programmé. Jan Meijer a gravé de même les planches qui ont illustré les trente poèmes de mes "Oasis spontanées" d'après les peintures qu'il a réalisées sur ce thème, de même que dans douze grandes gravures en couleurs au carborundum il a suggéré, comme les station d'une passion, le dernier souffle de Socrate.

Pour cet album, où la sève de la création remplaçait le poison de la destruction, j'écrivis une préface. Pour Jan Meijer l'offrande est la joie de l'écorché vif. L'itinéraire le plus court entre la solitude et l'amitié. Chacun de ses tableaux est un don à une seule âme car l'artiste doit de dépouiller son être à petites doses de toutes les âmes qu'il porte en lui.

C'est à mon sens le secret le moins bien gardé de l'art de Jan Meijer : il est présent dans toutes ses créations plastiques « Voici le miroir / notre vieil ami/ notre vieil ennemi » disait Charles Plisnier. Peintre de ce temps, Meijer est cependant peu sensible à la scénographie conceptuelle faite de réseaux affectifs et lyriques, sans doute inconsciemment, de couleurs fortement nuancées. Par contre, la nudité de ses toiles, comme les terres de l'Oise où il vit, au roulis semblable à celles de son enfance dans la Drenthe est investie d'une force rayonnante, par un chromatisme aussi bien rigoureux que voluptueux.

Chez lui aucune sobriété, sa palette est une table d'une vibrante plasticité ; encore que cette fabuleuse somptuosité se traduise sur les toiles en un langage simple et direct. Le mouvement et la sensibilité esthétiques de Jan Meijer réclament et obtiennent la complicité des amateurs d'art d'aujourd'hui.

SADI DE GORTER
Romain Gary

Pierre Granville

Sadi de Gorter

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